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45. Adieu à la compagnie d’instruction

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  Ainsi qu’il était prévu dès le commencement, ce sont trois soldats de la section « conducteurs » qui seront incorporés à la Compagnie d’Appui, dans la section musique/RASURA (« radar à surveillance rapprochée ») : Denis Couvard, Yannick Bomeau et moi. Nous savons où se trouve cette Compagnie : juste en face de l’ordinaire. Nous avons souvent contemplé sa façade basse et blanche, le soir, enviant les soldats qui, le repas achevé, n’avaient que quelques mètres à faire pour rejoindre leur habitat, sans être contraint à l’ordre serré, ni à être en groupe. Un caporal-chef de la onzième nous signale que nul véhicule ne nous transportera : nous irons à pied, portant tout notre barda sur nos dos. Nous constaterons plus tard que ceux des autres sections se seront vus mettre à disposition un camion. Mais qu’importe, allons-y ! Dans le gros sac à dos et les deux sacs marins, nous entassons nos quatre treillis, nos deux paires de...

46. Le soir, face à la place d’armes

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  A l’arrivée des appelés du contingent de février à la Compagnie d’Appui, les places restées vacantes dans les chambrées du rez-de-chaussée sont rapidement occupées. Certains soldats devront donc loger dans une pièce au premier étage. Yannick et moi, désireux d’être ensemble, prenons la résolution de nous y installer. Denis Couvard nous suit, ainsi que deux anciens membres de la section « spécialistes » de la onzième compagnie : Cédric Hermont et Christophe Monier. Découvrant notre nouveau lieu d’habitation, nos étouffons à grand peine des exclamations de ravissement : la chambre du premier est étonnamment vaste, confortable, lumineuse. Finis les lits superposés et les armoires étriquées que nous avons connus pendant les classes. Chacun d’entre nous a droit à une grande table, une armoire que tout notre barda ne remplit pas entièrement, une literie de vingt centimètres plus large que la norme. La pièce doit certainement dépasser ...

47. Ceux de la Compagnie d’Appui

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  Nous faisons rapidement connaissance avec nos nouveaux camarades, sans opérer de distinction bien nette entre les engagés et les appelés. Ces différences n’ont plus cours en ces lieux. Nous défilons, tirons, mangeons, et dormons ensemble. Il y a les soldats professionnels, pour commencer. Il y a le caporal Blanchon, un sourire ironique toujours au coin des lèvres, et son presque homonyme le caporal-chef Bauchon, avec des traits burinés de vieux baroudeur, strict quand les circonstances l’exigent, détendu et rigolard quand le moment l’autorise.  Il y a Sébastien Leprince, étonnante figure de soldat professionnel qui ne cache pas son homosexualité – dans un milieu que j’aurais cru hostile – et qui nous régalera, un soir, d’une troublante imitation de Dalida digne d’un cabaret parisien. De par sa sensibilité double, Leprince fait office à la fois de copain de régiment classique, mais aussi de « bonne copine » auquel on peut tout confier. Sa ...

48. Portrait du sous-lieutenant Kinz

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  J’ai beau avoir intégré une section « Radar à Surveillance Rapprochée » – musique depuis un mois, la seule fonction qu’on m’a attribuée pour l’instant est celle de conducteur poids lourds, et plus précisément celle d’un petit camion Renault TRM 2000 de cinq tonnes – celui immatriculé 6902873 – dont je m’initie rapidement à la conduite, du reste facile. Le pianiste que je suis n’a en revanche aucun instrument à jouer. Pour l’instant, alors que les copains du contingent commencent à intégrer la fanfare – qui comme tambour, qui comme trompette – et s’entraînent pour accompagner les anciens pour la revue du colonel le vendredi matin, je me borne, avec deux autres camarades, à rapiécer et à repeindre les murs du rez-de-chaussée du bâtiment musique, avec la possibilité toutefois de pianoter à mes heures libres sur le petit « Hupfeld Carmen » qui est dans la salle de répétition, à savoir un de ces pianos droits à bas prix, fabriqué je cro...

49. Gardiens du Régiment

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  Avec nos cinq mois de service, se marque notre entrée véritable dans les responsabilités de soldats. Le tour de la Compagnie d’Appui est venu d’assurer un des deux services de garde du régiment pendant toute une semaine. Le service « Rabier », du nom du quartier où est située l’entrée principale. Le contingent 95/02 va être mobilisé pour la première fois. On commence à nous expliquer les détails pratiques. Le relais de la garde s’organise à partir de dix-neuf heures. A nous préparons nos treillis de défilés, avec fourragère et plastron, placés sur cintre dans un étui en plastique. Ces tenues d’apparat sont suspendues dans le petit camion « TRM 2000 » qui sera stationné près du poste. Nous nous habillons en treillis de travail, nous munissons de notre FAMAS – dont le levier de chargement a été préalablement muni d’un sceau à la cire, de ses chargeurs, de la baïonnette, d’une matraque en caoutchouc accrochée à notre ceinturon. So...

50. Le sergent impudique

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  Fin d’après-midi, en cette seconde moitié du mois de mai. Marchant dans le couloir, j’aperçois Christophe Monier qui pénètre dans la Compagnie, un air inhabituellement soucieux sur son visage allongé aux vastes oreilles comiques. Derrière lui, Dumont, un appelé du contingent 94/08, souffre-douleur tout désigné des plus cuistres des engagés par sa placidité et son air benêt qui est révèle, il faut bien l’avouer, une certaine faiblesse de l’intellect : Dumont est un enfant de douze ans dans le corps gauche d’un appelé de vingt ans. Innocent, naïf, peu prompt à la repartie, il est la proie rêvée pour ceux qui veulent se prouver qu’il existe plus bête qu’eux. Proie d’autant plus facile que Dumont est naturellement gentil et serviable. Je l’ai déjà mis en garde contre ceux qui abusent de lui, qui le font tourner en bourrique (Il est le genre de proie rêvée pour les canulars éculés où on invite un appelé à aller chercher la « clé du champs de t...

51. Ronde de nuit

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  Depuis quelques semaines, à nos services de garde habituels se sont ajoutées les rondes « Vigipirate ». Celles-ci durent vingt-quatre heures. Nous sommes quatre soldats, dont au moins un caporal engagé, à prendre quelques affaires dans nos sacs à dos, quitter notre compagnie pour aller nous installer dans une salle du bâtiment de l’état-major, sommairement meublée de lits de camp. Pas de treillis de parade, ni de fusil,  pas de présentation au colonel, seulement nos tenues de travail et des matraques au caoutchouc accrochées à nos ceinturons, et quelques magazines qui nous serviront à tuer le temps. A une ou deux reprises dans la nuit, nous procédons à une ronde, toujours la même. L’un d’entre nous prend le volant de l’Auverland de service, quitte le régiment au portail Rabier, et inspectent un certain nombre de points déterminés à l’intérieur de l’enceinte. Puis, il va se poster à l’extérieur, près de Pelleport. Les trois autres vo...

52. La fonction prime le grade

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  «  to hold a man responsible for anything he does not control is to behave with blind idiocy.” ― Robert A. Heinlein, Starship Troopers   J’ai pris ma garde au portail Touret, en ce dimanche après-midi. Le temps est ensoleillé, un vent léger apportant une agréable fraîcheur. Je fais les cent pas, dans mon treillis de défilé, avec képi, fourragère, et je porte à la main le léger poste de radio qui a remplacé depuis peu l’ancien et lourd matériel que nous portions sur le dos. J’ai jeté un coup d’œil distrait à la feuille posée dans une guérite de fortune et dans laquelle figure les personnes qui sont seules habilités à franchir ce portail, à savoir : Les membres civils (généralement des conjoints de militaires) qui peuvent présenter la carte d’adhérent au club Picardie, le club de sport du régiment ; Deux sous-officiers en charge de l’animation de ce club ; Le Colonel H., commandant en chef du Régiment Les consignes ...

53. le Général

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  Depuis plusieurs jours, une étrange fébrilité règne parmi nos gradés. Il nous semble, par instants, être revenus aux temps les plus rudes de la onzième compagnie. Les caporaux nous traitent avec rigueur, ils sont eux-mêmes considérés avec rudesse par les sous-officiers, qui tremblent sous le regard noir des officiers, qui tous semblent saisis d’inquiétude. Le Général va venir nous rendre visite. Par n’importe quel général, pas ce gros patapouf à deux étoiles enfoncé sur la banquette de sa Safrane et  que j’ai fait entrer dans le régiment il y quelques semaines, non, mais bien plus que cela : un personnage déjà entré dans l’histoire, celle de la France comme celle des Balkans : Philippe Morillon. Nous vivons des jours éprouvants. Les T.I.G., d’abord. La propreté des couloirs, des abords, de tout, est vérifiée jusqu’à l’absurde. Des ordres imbéciles, qu’on croyait oubliés depuis les « classes », réapparaissent : on song...

54. Mon amitié pour Yannick

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  Amitié (Petit Robert) : Sentiment réciproque d’affection et de sympathie qui ne se fonde ni sur la parenté ni sur l’attrait sexuel. « Le premier mérite qu’il faut chercher dans votre ami, c’est la vertu, ce qui nous assure qu’il est capable d’amitié, et qu’il en est digne » Madame de Lambert, Traité de l’Amitié   Ce qui distingue la véritable amitié est l’absence d’arrières pensées. Dans les relations humaines demeure souvent cet éclat interrogateur dans l’œil, cette mimique dubitative, un sourire un peu trop insistant, quelque chose comme l’ombre furtive d’un éphémère venant virevolter contre un verre de lampe-tempête, à la tombée de la nuit. Il y a toujours, envers les meilleurs camarades, cette fatale tendance à attribuer à l’autre de pensées souterraines, des desseins cachés, parfois même des désirs inavouables et à jamais informulés. Dans un jeu de miroir infini, il y a aussi la façon dont l’autre nous voit, de ce...

55. L’accueil des marathoniens

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  Au rassemblement du matin, le sous-lieutenant Kinz a une grande nouvelle à nous annoncer. Nous sommes seuls, devant la compagnie d’appui. Les trois autres sections, celles constituées d’engagés, se sont déjà dispersées. La petite place semble bien vide. J’observe du coin de l’œil que les fleurs que nous avons semées il y a trois mois sous l’œil de l’adjudant Dimet, l’adjudant d’unité, commencent doucement à émerger de la terre. Singulière et modeste trace que j’aurai laissé de mon passage au 1 er R.I. La voix sonore, un peu enrouée du sous-lieutenant me tire de ma rêverie. « Dans une semaine, va avoir lieu à Sarrebourg le semi-marathon de l’infanterie. C’est une manifestation d’importance, et le régiment en sera le support. Déjà, nous participerons tous à la course ; d’autre part, la section Rasura se verra confier l’accueil des concurrents. Et il y aura de très hauts gradés qui viendront. C’est nous qui ferons le service de gard...

56 P.A.M

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  « P.A.M. », ça veut dire « Personnel, Armement, Matériel ». C’est ce que doit vérifier tout bon chef de section, à intervalles réguliers, quand il est sur le terrain. A-t-il tout son personnel, ou des hommes manquent-ils ? Ceux-ci disposent-ils de leur armement en état de fonctionner avec toutes les munitions nécessaires ? Ont-ils, de plus, leurs masques à gaz (ou « ANP », « Appareil Normal de Protection »), boîtes de rations, et équipements divers ? Cependant, au 1 er R.I., régiment qui est composé très majoritairement de soldats professionnels depuis 1985, et où seule la Compagnie du Génie, un peu à part, et une section de la Compagnie d’Appui comporte un nombre notable d’appelés – en dehors de la Compagnie d’Instruction – P.A.M. a une autre signification, que nous découvrirons très vite. Putains d’Appelés de Merde. Ni les officiers, ni les sous-officiers ne nous nommeront jamais ainsi. Seul...

57. Le « première classe « Hiram

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  Que Monsieur Hiran – Pardon ! Le Première Classe Hiran – ne m’aime pas est une évidence. A ces yeux, je constitue d’évidence la quintessence du « P.A.M. » – au sens le plus injurieux du terme. Le pourquoi de cette animosité paraît plus malaisé à déterminer. Au mépris qui n’est que trop habituel de l’engagé pour l’appelé – cf. chapitre précèdent – se mêle une vindicte plus personnelle. Visiblement, mon « genre » ne lui agrée pas. Quand il est « caporal de semaine », et qu’il passe, dans le cadre de cette mission,  la revue des T.I.G.. (je suis chargé du nettoyage d’un couloir) en me posant des questions stupides, je me sens tenu de lui répondre par des affirmations plus stupides encore, partant du principe que la sottise d’un raisonnement se démontre en le poursuivant jusqu’en ses plus ultimes conséquences. A plusieurs reprises, Hiran m’a affirmé qu’il m’avait dans le collimateur . Néanmoins, il a du mal à fo...

58. Sissonne, partie I

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  Juillet, six mois de service, et le petit trait rouge de la distinction de « première classe » qui traverse désormais obliquement ma poitrine. Départ annoncé pour les grands manœuvres. Pour la première fois, nous partons pour un véritable camp d’entraînement, un de ceux qu’on ne peut éviter quand on parcourt l’Est de la France, tel que Mourmelon, une de ces grandes zones interdites où s’effectuent de mystérieux exercices. Quand nous sommes arrivés à la Compagnie d’Appui, les anciens revenaient tout juste des « Rousses », la mémoire pleine d’aventures dans la neige, les cols et les bivouacs. Nous nous apprêtons à passer une semaine bien remplie là où le chef de corps nous ordonne d’aller. La Compagnie au complet, avec armes, bagages et véhicules part pour Sissonne, près de Laon. J’aurai charge de conduire mon TRM, le « 6902873 » sur l’ensemble du parcours. Au contraire de Yannick, lui aussi au volant d’un camion, je...

59. Sissonne, partie II

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  La journée du lendemain commence par du tir, mais du tir comme nous ne l’avons pas encore expérimenté : en plein air. Les cibles nous paraissent bien plus difficilement visibles que dans notre bon vieux stand de Sarrebourg. Néanmoins, nous faisons de notre mieux. Pour corser la situation, le lieutenant nous ordonne de passer le masque à gaz, de courir – la visière se couvre de buée et nous étouffons à moitié – puis de tirer à nouveau. A ma grande surprise, je réussis beaucoup mieux mon tir dans ces conditions. « Je crois que tu deviens meilleur quand tu es en situation de stress, T…  » me dit Kinz en souriant. Le lieutenant venait sans doute de mettre le doigt sur une vérité profonde. L’après-midi, cours de topographe élémentaire. Nous nous répartissons par petits groupes. J’ai la joie d’être avec le caporal-chef Bauchon ; j’aime la chaleur humaine, le respect pour les appelés, l’humour que ce vieux briscard qui a fai...