48. Portrait du sous-lieutenant Kinz
J’ai beau avoir intégré une section « Radar à Surveillance Rapprochée » – musique depuis un mois, la seule fonction qu’on m’a attribuée pour l’instant est celle de conducteur poids lourds, et plus précisément celle d’un petit camion Renault TRM 2000 de cinq tonnes – celui immatriculé 6902873 – dont je m’initie rapidement à la conduite, du reste facile. Le pianiste que je suis n’a en revanche aucun instrument à jouer. Pour l’instant, alors que les copains du contingent commencent à intégrer la fanfare – qui comme tambour, qui comme trompette – et s’entraînent pour accompagner les anciens pour la revue du colonel le vendredi matin, je me borne, avec deux autres camarades, à rapiécer et à repeindre les murs du rez-de-chaussée du bâtiment musique, avec la possibilité toutefois de pianoter à mes heures libres sur le petit « Hupfeld Carmen » qui est dans la salle de répétition, à savoir un de ces pianos droits à bas prix, fabriqué je crois en ex RDA, dans le son, avec les années et l’absence d’entretien, est devenu tout aussi déplorable que la mécanique.
Bien que n’ayant pas de prédilection particulière par les travaux manuels, j’avoue passer des après-midis assez plaisants, la truelle ou le pinceau à la main, à décaper, plâtrer ou enduire les vieilles cloisons vermoulues. Je suis accompagné dans mes œuvres en particulier par un ancien jeune taulard de vingt et un ans, du même contingent que moi mais de la section « spécialistes » qui m’a avoué que la prison était infiniment plus facile à supporter que ne l’avait été la compagnie d’instruction.
L’adjudant placide que nous avons à peine vu et qui tenait lieu de chef de section est sur le départ. Le jeune aspirant appelé, un certain Jérôme Kinz, est sur le point de le remplacer. Pour le moment, il s’installe dans ses meubles, se contente de nous rassembler le matin avant de nous confier pour le reste de la journée aux autres cadres de la section.
Cependant, ces jours derniers, la passation de pouvoir entre l’adjudant et lui semble être arrivée à son terme. L’aspirant Kinz tient maintenant à nous rencontrer un à un, afin de faire notre connaissance.
Les travaux en bâtiment musique touchent à leur fin. Le chef Jorban m’a annoncé qu’il avait commandé à mon intention un glockenspiel, nouvelle qui me laisse froid. En attendant, je ne sais pas trop quoi faire pendant les répétitions de musique, qui constituent l’essentiel de notre activité en attendant que l’accent soit à nouveau remis sur la chose militaire avec la prise de commandement de l’aspirant.
Une fin d’après-midi, on me charge d’aller chercher quelques papiers dans le bureau de l’aspirant Kinz afin de les transmettre au chef Jorban. Je me présente devant sa porte, et frappe.
Garde-à-vous, et présentation :
« Seconde classe T… , premier régiment d’infanterie, compagnie d’appui, section de l’aspirant Kinz, trois mois de service, à vos ordres mon lieutenant ! »
Le jeune officier se met à chercher les documents que je suis venu chercher. Il est jeune – de deux ans mon cadet, apprendrai-je plus tard – et a tout de l’allure de ses lieutenants blonds et idéalistes qu’on trouve dans les films de guerre de Pierre Schoendorfer, incarnés le plus souvent par Jacques Perrin. Ses yeux, affectés d’un léger strabisme divergent, brillent de franchise et d’intelligence.
Si Yannick avait été lieutenant, pensai-je, il aurait eu quelque chose de l’aspirant Kinz, bien qu’il ne lui ressemble pas physiquement. Mais c’est la même race d’hommes.
L’aspirant me demande si tout va bien, tout en fouillant dans son bureau. Mis en confiance, je me permets une confidence :
« Je dois avouer que je me sens encore un peu désorienté. Les deux mois de classes si dures, une affectation qui me semble si surréaliste…
– Moi-même, T… , je partage ce sentiment de désorientation, m’avoue Kinz avec un sourire. Nous verrons ce qui nous attend… »
Je suis sensible à la marque d’honnêteté simple et d’humanité qu’est l’aveu d’un officier à un de ses hommes. Plus tard, sans doute, quand il aura, comme on dit, pris du galon, ne se permettra-t-il plus d’exposer ainsi une faiblesse, aussi petite soit-elle.
Comme il doit voir le chef Jorban, l’aspirant m’accompagne sur le chemin du retour, et nous échangeons quelques mots.
J’aurai ultérieurement le regret de ne pas avoir choisi d’être officier, quitte à me borner à des tâches de bureaux fastidieuses, ce qui m’aurait permis d’être en relation de camaraderie avec cet homme dont je découvrirai toutes les qualités dont la moindre n’était pas une candeur, une naïveté tempérée de résolution dans le regard qu’il portait sur les choses. D’une famille de tradition militaire, fils de colonel, il deviendra officier d’active. Peut-être, un jour, sera-t-il général ? Que m’importe. Il restera pour moi, à jamais, « mon lieutenant », et c’est là le plus beau compliment que je puisse lui faire.

Commentaires
Enregistrer un commentaire