52. La fonction prime le grade

 



«  to hold a man responsible for anything he does not control is to behave with blind idiocy.”

― Robert A. Heinlein, Starship Troopers





 


J’ai pris ma garde au portail Touret, en ce dimanche après-midi.

Le temps est ensoleillé, un vent léger apportant une agréable fraîcheur.

Je fais les cent pas, dans mon treillis de défilé, avec képi, fourragère, et je porte à la main le léger poste de radio qui a remplacé depuis peu l’ancien et lourd matériel que nous portions sur le dos.

J’ai jeté un coup d’œil distrait à la feuille posée dans une guérite de fortune et dans laquelle figure les personnes qui sont seules habilités à franchir ce portail, à savoir :

  • Les membres civils (généralement des conjoints de militaires) qui peuvent présenter la carte d’adhérent au club Picardie, le club de sport du régiment ;
  • Deux sous-officiers en charge de l’animation de ce club ;
  • Le Colonel H., commandant en chef du Régiment

Les consignes qui nous ont été données sont claires : personne, en dehors de cette liste, ne peut entrer par son portail. A la question d’un d’entre nous au poste de garde, un sergent-chef nous avait répondu :

« Si un général se présente et vous demande d’entrer ? Vous êtes poli avec lui, vous le saluez comme il convient, mais vous lui indiquez qu’il doit entrer par le portail Rabier. Oui, je sais, cela le fera marcher un peu. Général ou pas, et même si c’est le Pape en personne, vous devez refuser l’entrée, ll ne pourra pas demander que vous soyez puni parce que vous appliquez la consigne. Au contraire, c’est si vous lui ouvrez la porte, au général, que vous pourrez avoir des ennuis, genre un petit séjour de quelques nuitées au trou. »

Le sous-officier ajouta :

« Le principe, c’est que la fonction prime le grade. Dans le cadre de votre mission, vous avez tout le pouvoir lié à la responsabilité que vous portez. Vous êtes de garde ; vous avez tout le pouvoir que vous donne vos consignes. »

Toute cette noble philosophie me semblait très théorique : un simple appelé du contingent pouvait vraiment éconduire un général sans en subir de cuisantes conséquences ?Vraiment, je demande à voir !

*

Il fait toujours aussi beau et frais au portail Touret, qui donne sur un trottoir de la rue de Phalsbourg. Je fais les cent pas, d’un pas lent et régulier de sentinelle.

Un bruit familier de « rangers »  sur le trottoir me fait rejoindre le portail. Un soldat est en train d’arriver, il s’arrête derrière la grille.

Un soldat ? Non, pas vraiment…

Merde, pensai-je.

C’est le commandant en second. Le maître après Dieu. Le lieutenant-colonel S.

« Mes respects, mon Colonel », dis-je en le saluant.

L’officier supérieur me rend mon salut, et me demande très poliment mais fermement de lui ouvrir le portail.

Oups !  Le « cas d’école » dont on nous a parlé est devenu réel. Le « C2 » demande à rentrer, mais il n’est pas sur la liste. Surtout ne pas bafouiller, garder la dignité attendue d’un soldat.

« Un instant, je vous prie, mon Colonel », dis-je pour gagner du temps.

Je rejoins la guérite proche, consulte à nouveau la liste des personnes autorisées à entrer. Je la lis et la relis, fébrilement. C’est clair, le « C2 » n’y est pas. Je prends une ample respiration, et je retourne en direction du portail, avec la sensation que je suis sur le point de signer mon arrêt de mort.

Bien campé sur mes jambes, je lance d’une voix que je veux ferme :

« Je suis désolé mon Colonel, mais d’après les instructions qu’on m’a données, vous ne faites pas partie des personnes que j’ai le droit de faire entrer par le portail Touret. »

Le lieutenant-colonel me regarde sévèrement, et me tance :

« Présentez-vous, soldat ! »

Au garde-à-vous, je débite, en le regardant droit dans les yeux :

« Première classe T… , premier régiment d’infanterie, compagnie d’appui, section du sous-lieutenant Kinz, six  mois de services, à vos ordres, mon Colonel ! »

J’ai l’impression que je suis en train de dicter l’en-tête du bulletin de punition que ce grand chef s’apprête à rédiger à mon profit.

C’est bête de finir une si belle journée au gnouf…

Le lieutenant-colonel reste silencieux une très longue minute, me contemplant de haut en bas alors que je sens mon visage rougir. L’officier me dit enfin :

« Vous savez qui je suis, T…  ? »

« Oui, mon Colonel ! »

« Qui suis-je ? »

« Vous êtes le commandant en second du 1er Régiment d’Infanterie, mon Colonel »

«Exact. En conséquence, je vous ordonne, soldat T… , d’ouvrir ce portail et de me laisser passer. »

Je me raidis, me demandant combien de jours et de nuits de « trou » vont sanctionner ma prochaine réplique. Je baisse les yeux un instant ; le lieutenant-colonel répète d’une voix impérative :

« Je ne le répéterai pas une nouvelle fois T… , je vous ordonne d’ouvrir ce portail. Et tout-de-suite ! »

Les jambes en coton, je dois rassembler tout ce qui me reste de courage (c’est-à-dire quelques miettes)  pour lancer d’une voix sourde :

« Non, mon Colonel. »

Dans le silence qui suis, j’attends avec angoisse (mais aussi avec un rien de fierté) que le couperet tombe.

Mais le lieutenant-colonel n’arbore plus un visage sévère. C’est avec un sourire paternel qu’il me regarde maintenant :

« C’est très bien T… , vous êtes une bonne recrue. »

Il me salue et s’éloigne tranquillement en direction du portail Rabier.

Je suis resté un moment un peu ahuri.

Il était venu te tester, ce vieux filou !

Un grand soupir de soulagement, et je pouffe de rire, avant de reprendre ma garde interrompue.

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