53. le Général




 




Depuis plusieurs jours, une étrange fébrilité règne parmi nos gradés. Il nous semble, par instants, être revenus aux temps les plus rudes de la onzième compagnie. Les caporaux nous traitent avec rigueur, ils sont eux-mêmes considérés avec rudesse par les sous-officiers, qui tremblent sous le regard noir des officiers, qui tous semblent saisis d’inquiétude. Le Général va venir nous rendre visite. Par n’importe quel général, pas ce gros patapouf à deux étoiles enfoncé sur la banquette de sa Safrane et  que j’ai fait entrer dans le régiment il y quelques semaines, non, mais bien plus que cela : un personnage déjà entré dans l’histoire, celle de la France comme celle des Balkans : Philippe Morillon.

Nous vivons des jours éprouvants. Les T.I.G., d’abord. La propreté des couloirs, des abords, de tout, est vérifiée jusqu’à l’absurde. Des ordres imbéciles, qu’on croyait oubliés depuis les « classes », réapparaissent : on songe à nous faire nettoyer les trous des prises de courant avec des cotons tiges ! Les exercices en ordre serré ne cessent pas du matin au soir, les compagnies, les sections se croisant sans arrêt sur la grande place d’armes, devant l’ordinaire, dans les moindres recoins du régiment.

A cela, s’ajoute, pour la section musique, (puisqu’entre deux manœuvres, deux séances de tir, il parâit que nous sommes aussi la musique du Régiment) l’Epreuve Suprême : nous donnerons l’aubade au général. Le chef Jorban, devenu depuis quelques semaines adjudant, est angoissé, et ne connaît plus que de mauvais jours. Il nous engueule copieusement, et nous manifestons à son égard, à plusieurs reprises, une égale irritation, jusqu’à refuser d’obéir à ses ordres, jusqu’à rester muet, lors d’une répétition, le rendant blanc de fureur.

Nous avons fait la grève de l’obéissance !!!

 Nous, les simples appelés, méprisons ces gradés qui font dans leur froc parce que papa Général arrive, alors que nous avons su apprendre à rester dignes sous l’injure et dans l’inquiétude. Nous n’avons pas peur, nous sommes tout en bas.

Nous n’avons rien à craindre du général, nous le savons. Seulement de nos petits gradés à nous, qui sous prétexte de leur propre lâcheté, peuvent décider de nous punir sévèrement pour nous faire payer l’ironie un peu trop visible avec laquelle nous considérons leur agitation.

En ces jours qui passent trop lentement, l’armée n’apparaît pas sous son plus bel aspect. Elle est plus paternaliste que jamais, plus infantilisante aussi. Nous laissons passer l’orage. Le général Morillon va bientôt arriver, le général est là !

Il passera les troupes en revue, visitera quelques installations, passera le plus clair de son temps avec le colonel. C’est à la sortie d’un de ses entretiens qu’un soir, la section musique l’attendra.

Ecce homo. Impressionnant par sa simplicité, et sa franchise. Nous jouons le Réveillez-vous Picards, la marche de Robert Bruce, la marche lorraine. Le général nous interroge, gentiment, sur le ton de la conversation, s’informant de nos origines, de nos parcours. Son sourire est affable, sans affectation, sans mépris, sans paternalisme. Il nous salue, nous souhaite bonne chance, repart avec le colonel. Nous l’aurons vu dix minutes.

Nous avons bien joué. L’adjudant Jorban nous regarde à nouveau avec son bon air affectueux. Il nous aime à nouveau, car nous lui avons fait honneur devant le Général.

Espèce de Tartuffe qui chie dans son froc, sifflai-je entre mes dents.

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