56 P.A.M
« P.A.M. », ça veut dire « Personnel, Armement, Matériel ».
C’est ce que doit vérifier tout bon chef de section, à intervalles réguliers, quand il est sur le terrain. A-t-il tout son personnel, ou des hommes manquent-ils ? Ceux-ci disposent-ils de leur armement en état de fonctionner avec toutes les munitions nécessaires ? Ont-ils, de plus, leurs masques à gaz (ou « ANP », « Appareil Normal de Protection »), boîtes de rations, et équipements divers ?
Cependant, au 1er R.I., régiment qui est composé très majoritairement de soldats professionnels depuis 1985, et où seule la Compagnie du Génie, un peu à part, et une section de la Compagnie d’Appui comporte un nombre notable d’appelés – en dehors de la Compagnie d’Instruction – P.A.M. a une autre signification, que nous découvrirons très vite.
Putains d’Appelés de Merde.
Ni les officiers, ni les sous-officiers ne nous nommeront jamais ainsi. Seulement les simples soldats engagés, ceux qu’on appelle les E.V.I. (« Engagés Volontaires Initiaux »), et qui nous semblent, à nous, appartenir à une race étrange : ils ne sont pas ici parce qu’on les a forcés, ils sont venus volontairement, et payent ce dévouement de quatre mois de classes au lieu de ces deux mois qui ont suffis à rendre fous un nombre notable d’entre nous !
Ils sont petits, tout petits, ils sont comme nous, moins que nous même, qui existons en dehors de cette caserne, qui avons au-dehors des projets, des métiers, des études qui nous attendent. Ils ne sont rien. Ils doivent obéir à un simple caporal appelé. Lorsque nous sommes plantons de garde, nous nous faisons un malin plaisir de vérifier leur carte S.M.A.[1] avec une attention excessivement scrupuleuse, tandis qu’ils blêmissent sous l’affront. Nous ouvrons la grille devant leur voiture avec toute la lenteur possible, et nous les saluons avec une solennité dont l’ironie ne leur échappe pas.
Leur niveau d’instruction est généralement faible, et leur agacement est grand quand ils nous voient, pauvres appelés, engager une discussion avec un officier sur tel ou tel sujet « intellectuel » dont ils ne comprennent pas le premier mot. Ils nous haïssent, nous méprisent. Nous les considérons au mieux comme des fous, au pire comme des pithécanthropes. Ils sont pour nous des gens qui n’auraient jamais su rien faire dans la vie si l’armée n’avait pas existé, des inadaptés sociaux juste bon à marcher au pas, activité pour laquelle, disait Einstein, le cerveau n’est pas nécessaire – la moelle épinière suffit – et nous sommes pour eux à peine des hommes, des trouillards démunis de couilles, qui ne méritent que d’être considérés que comme des Putains d’Appelés de Merde.
Nous ne finirons pas les côtoyer, par les connaître mieux. Nous les écouterons raconter leurs vies souvent aventureuses, les enviant sourdement. Le Golfe, le Kosovo, l’Afrique… à vingt-trois ans, ils ont déjà parcouru le monde, et vu bien des choses. Ils finiront aussi par nous apprécier. Par dire qu’on ne s’adapte pas si mal, pour des civils. Que les « intellectuels » parmi nous ne sont pas si ridicules quand il s’agit de tenir un fusil, de marcher au pas, de ramper sous les barbelés, et qu’après tout, nous avons bien du mérite de ne pas nous être défilés quand nous avons été appelés sous les drapeaux, alors qu’il aurait été si simple de se planquer comme tant d’autres le font avant de vomir sur l’armée sans savoir rien de ce qui se passe dans une caserne.
Nous finirons même par devenir des amis. Nous finirons par nous comprendre. Soldats par intérim, nous respecterons ces soldats par profession, et ils nous respecteront. Au moins dans une certaine mesure…
Quand nous partirons en manœuvre ensemble, sur le terrain, P.A.M. ne voudra alors plus dire que : personnel, armement, matériel.
Enfin, le plus souvent…
[1] Service Militaire Actif

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