55. L’accueil des marathoniens




 




Au rassemblement du matin, le sous-lieutenant Kinz a une grande nouvelle à nous annoncer. Nous sommes seuls, devant la compagnie d’appui. Les trois autres sections, celles constituées d’engagés, se sont déjà dispersées. La petite place semble bien vide. J’observe du coin de l’œil que les fleurs que nous avons semées il y a trois mois sous l’œil de l’adjudant Dimet, l’adjudant d’unité, commencent doucement à émerger de la terre. Singulière et modeste trace que j’aurai laissé de mon passage au 1er R.I.

La voix sonore, un peu enrouée du sous-lieutenant me tire de ma rêverie.

« Dans une semaine, va avoir lieu à Sarrebourg le semi-marathon de l’infanterie. C’est une manifestation d’importance, et le régiment en sera le support. Déjà, nous participerons tous à la course ; d’autre part, la section Rasura se verra confier l’accueil des concurrents. Et il y aura de très hauts gradés qui viendront. C’est nous qui ferons le service de garde au moment où ils arriveront, un service un peu spécial dont je vous décrirai les modalités plus tard. Cela confirme, en tout cas, que nous sommes bien la Vitrine du Régiment, comme je vous l’ai souvent dit, et que c’est un grand honneur qu’on nous confie. J’espère que vous en serez dignes. »

Il y a quelques sourires dans les rangs, non pas de fierté, mais plutôt doucement ironiques. Le sous-lieutenant Kinz les discerne, a une moue légèrement réprobatrice, mais continue :

« Rectification : je sais que vous en serez dignes. Bien. Pour le moment, nous allons au stand de tir comme prévu. Section ! Garde-à-vous ! Aux ordres du caporal Blanchon pour la perception de l’armement ! »

Le service de garde que nous aurons à assurer n’en sera pas vraiment un, mais rappellera plutôt la fonction d’hôtesse d’accueil. Nous nous en apercevrons la semaine suivante.

*

Le temps est plutôt chaud, et je cuis un peu sous mon képi, le corps bien droit dans mon treillis de parade avec épaulettes de parade, rangers à lacets blancs, plastron, ceinturon blanc et tout le reste. Yannick est à quelques mètres de moi, à proximité du portail Rabier, et s’éponge le front en me lançant de temps à autre un sourire significatif. Un autre appelé habillé de façon un rien plus modeste ouvre le portail. Une Safrane s’avance. Un commandant est au volant, une capitaine est assise sur le siège passager. Je salue, et dit d’un ton assuré :

« Mes respects, mon commandant. Bonjour, capitaine. Je suis chargé de vous accompagner jusqu’à l’endroit où sont parquées les voitures. Si vous me permettez de monter à bord… »

Le commandant acquiesce d’un sourire. Je m’installe avec plaisir sur la banquette arrière, goûtant l’agréable fraîcheur que souffle la climatisation. Je songe furtivement aux petits caporaux devant lesquels je tremblais il y a quelque moi encore.

« Nous allons prendre à gauche, mon Commandant, et suivre la grande allée que vous voyez déboucher devant le bâtiment rouge. »

Une conversation s’engage, qui se prolongera un peu plus que nécessaire, une fois la voiture arrivée à bon port. Les deux officiers supérieurs sont d’une amabilité dont j’avais perdu l’habitude, ils sont aimables comme des « civils ».  Ils semblent travailler surtout dans des bureaux, car ils m’interrogent avec curiosité sur certains véhicules qu’ils croisent (les Auverland) ou encore sur la façon dont est structuré le régiment. Si tous les cadres nous parlaient ainsi, pensai-je, nous aurions tous demandé en masse notre engagement dans l’armée !

Nous sommes arrivés au foyer. Je les quitte sur une dernière amabilité, avant de rejoindre à pied le portail Rabier. Yannick est revenu presque en même temps que moi.

« Décidément, plus les grades sont hauts, plus ils sont sympas avec nous », dis-je.

« Tu as raison, on ne s’est jamais fait emmerder que par les sous-fifres », confirme Yannick.

Le candidat suivant pour moi est un sergent-chef, dans une Fiat Tipo, qui me fait songer à mon frère. C’est-à-dire à quelqu’un qui ne saurait accepter de conseil d’un simple soldat appelé, fût-ce pour se diriger dans un régiment qu’il ne connaît pas. Evidemment, il se trompe de chemin. Celui-là, je le quitte sans regret.

Toute la matinée se passe ainsi. A peine le temps de passer brièvement à l’ordinaire – pas facile de manger avec tout mon accoutrement – et l’accueil reprend.

L’après-midi, je ne suis plus avec Yannick, mais avec Simonin, le gaffeur de la compagnie d’appui, le spécialiste des jours de trous pris pour avoir sonné de travers du clairon, le seul capable de sortir les pires sottises – en toute innocence – devant un gradé. La présence du gaillard rend à ce point nerveux Blanchon, le chef de poste, qu’il me dit :

« On annonce un général pour cet après-midi. Quand il arrivera, T…  s’en chargera. Il faut quelqu’un qui ait de la classe. »

Je suis flatté d’être quelqu’un qui a de la classe, mais un peu inquiet. Je sais que je ne suis pas à l’abri de faire une gaffe moi-même. Et une gaffe avec un Général peut coûter une invitation à un entretien de courtoisie dans le bureau du Colonel suivi d’un petit séjour au trou

Un appel à la radio, et je relaie rapidement Simonin. Dix minutes de longes attente. Une Safrane noire, avec porte-fanions, s’avance. Chauffeur, et, vautré sur la banquette arrière, un général de gendarmerie, avec deux étoiles et beaucoup de graisse. Je me demande irrévérencieusement combien de kilomètres ce gros tas pourra courir.

Je salue cérémonieusement : « Mes respects, mon Général », puis, m’adressant au chauffeur, lui indique la direction à suivre (il ne saurait être question pour un simple appelé du contingent de monter aux côtés d’un personnage si important !). Je salue à nouveau, encore plus solennellement qu’à l’entrée de la Safrane. Au passage, à l’arrière de la Renault luisante, j’aperçois une grosse main grasse remue vaguement dans ma direction, tel un Pape saluant un fidèle.

Retour de Simonin à son poste.

On n’a plus besoin de moi. La grosse huile est entrée dans Picardie. J’ai accueilli la baleine avec classe.

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