50. Le sergent impudique




 




Fin d’après-midi, en cette seconde moitié du mois de mai.

Marchant dans le couloir, j’aperçois Christophe Monier qui pénètre dans la Compagnie, un air inhabituellement soucieux sur son visage allongé aux vastes oreilles comiques. Derrière lui, Dumont, un appelé du contingent 94/08, souffre-douleur tout désigné des plus cuistres des engagés par sa placidité et son air benêt qui est révèle, il faut bien l’avouer, une certaine faiblesse de l’intellect : Dumont est un enfant de douze ans dans le corps gauche d’un appelé de vingt ans. Innocent, naïf, peu prompt à la repartie, il est la proie rêvée pour ceux qui veulent se prouver qu’il existe plus bête qu’eux. Proie d’autant plus facile que Dumont est naturellement gentil et serviable. Je l’ai déjà mis en garde contre ceux qui abusent de lui, qui le font tourner en bourrique (Il est le genre de proie rêvée pour les canulars éculés où on invite un appelé à aller chercher la « clé du champs de tir » ou « la boîte d’impact », « le pot de peinture tricolore » ou encore « deux mètres de faisceau hertzien » ), mais mes mises en garde ont été réalisées en  pure perte.

Dumont surgit dans la chambrée à la suite de Monier. Son visage est bouleversé. Il semble au bord de larmes. Je lui demande ce qui ne va pas. Il ne répond rien. Christophe Monier est d’abord évasif, puis finit par nous entraîner dans une chambrée vide, et me révèle toute l’affaire : le sergent Stahl, ce sous-officier gras et porcin, dont les testicules de certains d’entre nous connaissent la main perfidement baladeuse, s’est exhibé devant Monier et Dumont. Si le premier ne semble pas avoir été trop choqué, le second est évidemment traumatisé.

Je blêmis de fureur. Je fais partie des quelques-uns qui sont respectés par Stahl, pour des raisons que j’ignore, et même si ce respect a mis quelques semaines avant de s’installer.  La vérité est que Stahl est un lâche, correct de conduite envers ceux qui ont « du répondant » comme Yannick, Philippe ou moi, mais méprisant les faibles, les irrésolus comme Piot ou les immatures comme Dumont.

Pendant une heure, j’argumente pour convaincre Monier ou Dumont de dénoncer les faits et geste de Monier au sous-lieutenant Kinz. Monier se retranche derrière son désir de tranquillité, et bien que j’aie de la sympathie pour lui, je me méprise soudain sa veulerie. Dumont, qui n’a plus que deux semaines à passer au régiment, m’apparaît encore plus inébranlable. Il est choqué. Il a subi, dans sa simplicité, comme une sorte de viol. Je n’arriverai pas à convaincre ces deux-là de parler. Je me propose alors pour aller voir moi-même le lieutenant, prenant sur moi la responsabilité. Dumont me supplie de n’en rien faire, me signifiant que l’épreuve d’une confrontation serait trop dure pour lui. Pour qu’il soit tranquille, je dois lui donner ma parole que je me tairai jusqu’à son départ, et même après. Je le quitte sur des paroles d’apaisement et d’amitié.

Encore aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir dénoncé ce gros porc de Stahl.

 Mais combien de Stahl ont sévi dans les casernes depuis le début de la conscription ?

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