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26. Le FAMAS

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  Notre section, les uns derrière les autres mais « sans idée de manœuvre » – c’est-à-dire sans marcher au pas – se dirige vers un lieu du régiment qui nous est encore très largement inconnu, là-bas du côté des hangars. C’est le quartier Pelleport, où, dans quelques mois, il nous sera donné d’assurer des services de garde. Chacun d’entre nous porte à la main son FAMAS – Fusil d’Assaut Manufacture d’Armes de St Etienne. Suite aux cours magistraux, et aux exercices pratiques, nous le connaissons par cœur. Sa longueur, son poids – chargé ou non chargé, son calibre, la vitesse d’éjection de balles – un effarant 960 mètres par seconde. Nous l’avons démonté, remonté des dizaines de fois, huilé, graissé, nettoyé, admiré pour sa complexité mécanique, craint pour l’étrange texture du métal froid qui le constitue. Mais il n’est resté pour nous qu’un objet inerte. Nous n’avons encore jamais tiré avec. Dans nos mains, il n’a été qu’une étrange sculp...

27. Effondrement

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  “Le véritable courage consiste à être courageux précisément quand on ne l’est pas.”  Jules Renard   Je l’avoue : j’ai fini par craquer , mais personne ne n’est est aperçu. Que moi. Il y eut comme un temps de latence, une dizaine de minutes volées au milieu d’une journée de tumulte et de nuits sans véritable repos. Il y eut une combinaison de hasards qui fit qu’une fin d’après-midi, assis sur mon lit, les mains posées sur les genoux, je me retrouvai seul, sans camarade, ni ennemi (pardon ! Je voulais dire : gradés !).  J’avais un peu de temps devant moi, et rien à faire. Ni corvée à accomplir, ni ordre à recevoir. C’est alors que quelque chose cassa en moi. Cette corde invisible qui m’avait maintenu debout depuis le début se détendit, un mélange de vrai orgueil et de faux stoïcisme. Je m’effondrais. Il y eut un moment de flottement, d’incertitude, de doute, et c’est alors que cette énergie qui me perme...

28. Full Metal Jacket

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  « Avec une voix forte dans la gorge on est presque incapable de penser des choses subtiles » Nietzsche, le Gai Savoir   Je suis accablé, mais non de façon constante. Ce sentiment est comme une vague qui déferle puis reflue, non au fil des heures, mais d’une seconde à l’autre même, comme à ce moment où je suis face au sergent. Il se confirme, jour après jour, que le sergent F… a quelque chose contre moi, et qu’il ne sera satisfait que lorsque je lui aurai signifié ma reddition. Mais comment se rendre quand on est déjà prisonnier ? Comment obéir davantage quand on ne désobéit jamais ? Mais F… n’a que faire de ma soumission apparente. Ce qu’il veut, c’est que mon esprit, et non seulement mon corps, s’incline devant lui. Ce qu’il veut, c’est que je « craque ». Or, malgré mon accablement, je m’y refuse obstinément. Plus mon abattement grandit, plus le masque d’indifférence que je porte s’épaissit, et ...

29. L’ami

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  Rares sont les instants de notre vie qui nous appartiennent encore. Se réveiller avant l’heure, avant que le gradé ne surgisse dans la chambre pour nous jeter hors du lit, c’est s’accorder quelques minutes de méditation solitaire, mais qui ne peuvent malheureusement avoir d’autre objet que la situation présente. Le ronflement sonore du voisin est là – sans parler de l’odeur qui se dégage de ses chaussettes – pour ne pas me faire oublier où je suis. La fenêtre n’est qu’un grand rectangle obscur. Il fait un peu froid. A cet instant, je me blottis dans mes couvertures, en position de fœtus, promenant autour de moi un regard triste. J’évite de songer à ma mère. Je la sais prompte à s’inquiéter. Que penserait-elle, si elle me voyait ? Et puis, je peux me débrouiller seul : j’ai vingt-trois ans, que diable, pas douze  ! Et cependant, je me sens un enfant. Un pauvre gamin perdu dans une école bizarre où les professeurs sont vraiment très sévères…...

30. Sur la liste noire

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« Celui qui est privé de patience est un homme faible, Dont le bien-être dépend de quiconque veut le tourmenter » D’Holbach, la morale universelle   Le sergent est en train de venir. Je sens sa présence avant même d’avoir entendu ses pas à la fois lourds et agiles, sur le carrelage du couloir. Ses pas qui s’arrêteront brusquement, pas tout à fait face à la porte de la chambrée. Simplement juste à côté. Je consulte ma montre : dix minutes encore avant le lever. Je n’attendrai pas jusqu’à la venue de cet homme. Je ne veux pas qu’il m’arrache de mon lit, à peine réveillé, encore vulnérable. Je ne veux pas me retrouver jeté en caleçon au milieu de la chambrée. Quand le sous-officier surgira, je veux déjà être habillé en soldat, avoir au moins cette maigre protection psychologique.  Aussi silencieusement que possible, je sors de mes draps, écartant au passage la couverture rêche, me saisis de mes vêtements. Le pantalon de...

31. Retour de permission

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  Learn these words verbatim, one by one These are the truths you’ll need: Raise your flags to freedom ; march for your country ; keep your lips sealed      Matt Fishel, “Testament”   Un week-end de permission où je n’ai rien dit à ma mère de ce qui s’était passé ; je n’ai rien dit des menaces dont j’ai été l’objet. Je m’occupe comme je peux. Une promenade en forêt pour me changer les idées. Le reste du temps, j’ai fait semblant de lire. Je ne pense à rien d’autres qu’aux menaces du sergent. Un week-end d’angoisse, non de repos. Je feins d’être fatigué, alors que je suis tourmenté. Qu’allait-il m’arriver le lundi matin ? Mon nom allait-il être appelé devant toute la section – voire la compagnie – rassemblée ? Devrai-je me diriger, avec deux ou trois compagnons d’infortune, revêtu du beau treillis de défilé, en direction du bâtiment qui se trouvait à l’entrée du Régiment, à droite du portail ...

32. L’épreuve

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  « Tirons notre courage de notre désespoir même » Sénèque   Et voilà qu’est venue instant de vérité, en dehors du temps. Sacré sergent, tu m’en as réservé une belle, de petite épreuve surprise… Et pourtant, ce matin, au rassemblement, il n’a pas été question de moi ni des autres soldats repérés par F…, ces rebelles qu’il allait falloir mater par tous les moyens imaginables.  Nous sommes arrivés à la fin d’une journée froide et pluvieuse, une journée d’activités sportives le matin, « marche course » pour être précis, et d’ordre serré l’après-midi, toujours en chantant : « …trempons d’acier notre âme… » Oui. Tremper d’acier mon âme. C’est bien ce qu’il faudrait que je fasse… Et on fait ça comment, il y a un mode d’emploi ? Repas du soir, cirage des rangers.  Huit heures du soir. C’est le début de ce bref temps de semi-liberté qui, d’ordinaire, précède le couvre-feu. Nos silh...

33. La désertion intérieure de Viriot

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  Au tour de Viriot d’être dans le collimateur ; mais pas seulement celui du sergent, mais aussi celui des autres cadres de la section. Il est vrai que Viriot n’a rien du soldat modèle. C’est un tire-au-flanc, et il ne connaît pas l’art de le dissimuler. Il désobéit avec candeur. Il se révolte avec naïveté. C’est moins par mauvaise volonté authentique que par la souffrance qu’il a d’être là. Il est comme nous tous, profondément meurtri par cette pression psychologique intense qui pèse sur nous afin de nous endurcir et d’exalter nos qualités viriles. Dans ce contexte, déjà cinq ou six d’entre nous ont été réformés, constate Viriot : alors, pourquoi pas moi ? Viriot nous a fait part de sa résolution, en fin d’après-midi, juste avant de partir à l’ordinaire ; il nous a parlé des quelques-uns qui ont déjà « pété les plombs » sous la pression et ont obtenu leur réforme. Il a décidé de faire la même chose. Viriot est...

34. Le masque, le bromure et les huîtres

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Les années, les décennies passent, et cependant des rumeurs, plus robustes que d’autres, défient le temps. En ce jour de 1995, dans le couloir de la 11 ème Compagnie, je ne peux m’empêcher de rire alors que Salani, prenant un air très sérieux, s’offense d’avoir appris qu’une quantité de bromure serait déversée régulièrement dans notre nourriture pour nous priver de tout appétit sexuel, et permettre la concentration de toute notre mâle énergie à des fins exclusivement combattantes. J’ai beau essayer de la convaincre qu’il ne s’agit que de vieilles histoires plaisantes de comiques troupiers, Salani semble rester sur ses gardes. En un sens, c’est pourtant Salani qui  a raison. Nous allons avoir droit au bromure. Mais non sous forme de complément alimentaire, mais sous forme gazeuse. Et la distribution nous en sera faite de façon tout à fait officielle. * Début d’après-midi. Nous battons la semelle devant le petit bâtiment NBC [1] , situé non...

35. Alerte de nuit

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  Le cri familier : « Réveil ! » m’arrache au sommeil dans un sursaut. La porte s’est ouverte à la volée, la lumière crue a envahi la chambre. Est-il possible que pour une fois, mon horloge intérieure a failli ? D’habitude, j’émerge des limbes dix minutes ou un quart d’heure avant le passage fatidique du gradé, ce qui m’offre au moins la volupté fragile d’ouvrir les yeux en douceur. Mais ce matin, j’ai trop tardé, sans doute, et il doit déjà être… quelle heure est-il ? A tâtons, je cherche ma montre… Une heure de matin. Font chier ! J’enrage. Ce dernier lieu de liberté, notre lit, nos quelques heures de sommeil, même cela, ils ont décidé de nous en priver. « Réveil ! Debout là-dedans ! En treillis, dans le couloir, dans dix minutes ! Action !» Nous nous exécutons, à part quelques-uns, qui se font littéralement éjecter de leurs lits par des poignes vigoureuses de caporaux ou de ...

36. Départ pour le camp de Lorquin

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  Après un long mois d’enfermement presque absolu entre les murs de la caserne, interrompu seulement par une permission trop courte, nous connaissons l’ivresse de la première véritable sortie. En début d’après-midi – après une première partie de journée consacrée à des T.I.G. et à la préparation de nos affaires – nous sommes partis, en file indienne, pour les quelques heures de marche qui devaient nous conduire jusqu’au plateau herbeux et désolé de Lorquin, où allait avoir lieu une partie de notre instruction au combat. On nous avait demandé de préparer nos sacs à dos en les remplissant de suffisamment de frusques pour deux semaines de manœuvres, alors même que nous ne devions passer que trois jours sur le terrain. Nos supérieurs procédèrent avant le départ à une sourcilleuse revue de paquetage, attentifs à ce que nous n’omissions pas une seule miette de notre pesant et inutile fardeau. L’un après l’autre, les soldats chargent leurs sacs sur leurs é...