27. Effondrement
“Le véritable courage consiste à être courageux précisément quand on ne l’est pas.”
Jules Renard
Je l’avoue : j’ai fini par craquer, mais personne ne n’est est aperçu.
Que moi.
Il y eut comme un temps de latence, une dizaine de minutes volées au milieu d’une journée de tumulte et de nuits sans véritable repos. Il y eut une combinaison de hasards qui fit qu’une fin d’après-midi, assis sur mon lit, les mains posées sur les genoux, je me retrouvai seul, sans camarade, ni ennemi (pardon ! Je voulais dire : gradés !). J’avais un peu de temps devant moi, et rien à faire. Ni corvée à accomplir, ni ordre à recevoir. C’est alors que quelque chose cassa en moi. Cette corde invisible qui m’avait maintenu debout depuis le début se détendit, un mélange de vrai orgueil et de faux stoïcisme. Je m’effondrais.
Il y eut un moment de flottement, d’incertitude, de doute, et c’est alors que cette énergie qui me permettait de sauvegarder les apparences, au cœur de mon désespoir et de ma peur, m’abandonna. C’est alors que le voile noir de la dépression, dont je n’avais jusqu’alors qu’une connaissance universitaire, livresque, s’abattit sur moi plus lourdement que du plomb.
Les échos lointains d’ordres adressés à je ne savais qui parvenait à peine à mes oreilles. La chambre était vide et silencieuse. De l’autre côté de la fenêtre, la ville avait cessé d’exister.
Je tendis ma volonté dans une vaine lutte contre ce fantôme noir qui semblait avoir envahi la chambre comme une nuée. Ma vie perdait en cet instant, toute raison d’être. Il n’y avait plus rien en dehors d’ici, de cette caserne qui ne m’offrait, pour justification à ce que je continuasse de respirer, à faire battre mon cœur, que les occupations les plus vaines, les plus dénuées d’objet, au milieu d’être tout aussi perdus que moi. En cet instant, même la pensée de l’amitié de Yannick ne semblait pas pouvoir faire échec à cet effondrement de tout mon être.
C’est donc cela, ce que les manuels de psychologie appellent une « crise d’angoisse » ? Une « attaque de panique » ?
Un observateur extérieur n’eût sans doute rien perçu de ma détresse, ou si peu. Car je continuais à lutter, par courage peut-être, mais surtout par instinct élémentaire de survie. Je me sentais proche des larmes, mais je savais que la première de celles-ci eût été aussi fatale pour mon âme qu’une hémorragie massive pour un corps vivant. Je serrais à nouveau les dents, je refermais fortement mes mains sur mes jambes. Une sorte de plainte tout juste audible prenait parfois naissance dans ma gorge. J’étais au fond du gouffre. La mort elle-même, en cet instant, ne m’eût pas effrayé. L’atteinte la plus douloureuse à mon corps m’eût laissé de marbre. Car il ne se pouvait imaginer rien de pire que ce que je vivais à cet instant.
C’est alors que Ricardo entra. Il vit ma pâleur. Je ne dis rien, lui souris, me levai, fit mine de remettre de l’ordre dans mon armoire.
Je vivais à nouveau, d’une petite existence triste et pénible, mais c’était déjà mieux que cet enfer dont Ricardo, en toute innocence, venait de m’arracher. J’étais à nouveau debout, je serrais pauvrement mes poings, mais je les serrais quand même, prêt à continuer de jouer mon rôle de soldat, dignement, le reste de cette journée.
L’aveu de mon abattement n’aurait cependant eu rien de surprenant ni de déshonorant aux yeux de Ricardo : il savait bien que depuis peu, j’étais devenu la proie du sergent F… qui me harcelait sans trêve.
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