32. L’épreuve

 



« Tirons notre courage de notre désespoir même »

Sénèque


 


Et voilà qu’est venue instant de vérité, en dehors du temps.

Sacré sergent, tu m’en as réservé une belle, de petite épreuve surprise…

Et pourtant, ce matin, au rassemblement, il n’a pas été question de moi ni des autres soldats repérés par F…, ces rebelles qu’il allait falloir mater par tous les moyens imaginables.

 Nous sommes arrivés à la fin d’une journée froide et pluvieuse, une journée d’activités sportives le matin, « marche course » pour être précis, et d’ordre serré l’après-midi, toujours en chantant :

« …trempons d’acier notre âme… »

Oui. Tremper d’acier mon âme. C’est bien ce qu’il faudrait que je fasse…

Et on fait ça comment, il y a un mode d’emploi ?

Repas du soir, cirage des rangers.

 Huit heures du soir. C’est le début de ce bref temps de semi-liberté qui, d’ordinaire, précède le couvre-feu. Nos silhouettes, déjà en survêtements bleus pour certains, ceux qui ont déjà pris leur douche, et encore en treillis pour d’autres, déambulent un moment dans les couloirs. Certains d’entre nous sont déjà couchés dans leur lit et lisent un peu. Bientôt la plupart de nos gradés rejoignent leurs propres quartiers.

Le sergent F… m’a guetté, sans m’aborder trop directement. Il m’intercepte dans le couloir, alors que je sors des toilettes. Il m’ordonne presque à mi-voix de le suivre. Il se dirige vers l’escalier. Je lui emboite le pas.

Nous voici dans la cour.

La nuit était d’acier liquide, car dense d’un peu de brume à peine esquissée mais lumineuse. La Lune et les lampadaires dissolvaient leur brillance dans une lueur commune. Toutes les formes en étaient subtilement changées, rien n’était plus familier.

Une espèce de pluie froide, hésitante, constelle ma veste de taches sombres. Je frissonne dans mon treillis, malgré la rusticité que mon corps a acquis au cours des semaines précédentes.

F… porte son treillis, et en plus sa parka, qui l’élargit encore. Il impose, et il n’est pas seul , il y a aussi deux autres grands gaillards vêtus comme lui ; ils ne portent pas de bande patronymique sur leur parka, mais seulement leurs grades. L’un est sergent, au visage marqué de cicatrices comme celles d’une acné mal soignée. L’autre, très blond, est caporal-chef.

Ils ont mon âge certainement, mais ils sont si hommes, si mâles, et je suis encore si gosse.

Je les salue, comme il se doit, portant vivement la main à la tempe.

F… me dit simplement :

— T… , tu viens avec nous. Je te l’avais promis, on va s’occuper sérieusement de toi.

Merde ! Le moment est arrivé ! Je vais y passer !

C’est le caporal-chef qui ouvre la marche, le sergent aux cicatrices marche à mes côtés, F… nous suit. Ils forment un triangle dont je suis le centre soumis.

Le jeune homme que je suis voudrait leur demander en tremblant où ils m’emmènent ; l’étudiant que j’étais leur aurait bien asséné avec un rien de hauteur que la plaisanterie avait assez duré, qu’il faut qu’ils cessent de m’imposer un modèle de virilité d’un autre temps.

Mais je suis devenu un soldat, n’est-ce pas ? Alors j’obéis, d’un pas ferme et régulier, sans poser de question. Mais la trouille au ventre.

Simple recrue à l’instruction, je suis encore loin de connaître tous les coins et recoins de ce régiment. Nous nous dirigeons d’abord en direction de l’ordinaire, mais rapidement, notre progression dévie vers des endroits qui ne me sont pas connus, des hangars vides, des bâtiments qui ne semblent plus être utilisés. Il me semble qu’on s’éloigne de plus en plus de la grande place d’armes, des endroits les plus fréquentés, les plus « habités » du régiment.

Ces trois gradés qui m’entourent forment une garde bien redoutable ; ils ne font que trop songer à une escorte qui conduirait un condamné à son supplice ; c’est peut-être d’ailleurs ce qu’ils sont.

Le sergent s’était engagé à me mater. Il va donc tenir sa promesse : cette nuit, l’heure de la punition est venue pour moi.

Ils vont me faire quoi ? Ils vont me faire quoi ? Ils vont me faire quoi ?

La question tourne en rond dans mon esprit aux abois.

Du cuir chevelu aux épaules, ma peau semble ramper avec la froideur du tégument d’un reptile ; mes muscles abdominaux se contractent : j’ai peur, et l’intensité de ce sentiment m’aurait paralysé quelques semaines auparavant, mais mon corps de soldat, mécanique bien huilée, me fait progresser du même pas que mes gardiens, mes bras se balançant souplement pour marquer cette marche dans la pénombre.

Je n’ai pu cependant retenir un regard vers le ciel – noir, sans étoiles – comme pour quêter, éperdu, je ne sais quel secours venu des nuées. Mon pas s’est ralenti un instant.

F… a dû surprendre ma faiblesse ; il a posé doucement sa main sur mon épaule – j’ai tressailli – et me dit d’une voix très douce, presque assourdie, juste audible au-dessus du murmure du vent :

— Va falloir que t’arrêtes de déconner, T… . Faut vraiment falloir que t’arrêtes.

Le sergent ne lâche pas sa proie.

Une pluie froide s’est mise à tomber ; elle mouille mes maigres cheveux, coule le long de ma nuque, imbibe progressivement ma tenue légère.

— C’est l’armée, ici, reprend F…. Faut que tu commences à comprendre ça. Tu ne l’as pas compris. Alors il va t’en cuire. Tu vas récolter ce que tu as semé.

Les autres gradés se taisent.

Il va m’en cuire. Les trois grands mâles dominants qui m’entourent et ont décidé ainsi. Mes pires craintes sont confirmées. Notre sombre déambulation est bien une marche au supplice.

La scène est irréelle. Nous sommes en France, le 27 février 1995. Il ne peut pas arriver à moi, Sébastien T… , ce qui est en train de m’arriver. D’être seul, sous la pluie froide, encadrés par trois gradés qui m’emmènent je ne sais où afin de m’anéantir.

Inutile de m’enfuir, ils me rattraperaient en quelques enjambées…

J’ai bien l’impression qu’ils m’emmènent dans un endroit le plus isolé possible du régiment.

Un moment, nous arrivons dans un coin très reculé du régiment, près d’un bâtiment qui semble abandonné ; un lampadaire pâlichon trace nos ombres sur le sol : la mienne a l’air si  petite  et  frêle en comparaison de celles, larges, robustes,  de ces trois cadres chargés de faire de moi un homme, un vrai…

Notre marche s’arrête. Ils me font mettre au repos (pas au « repos sur place », mais au repos « réglementaire »)

J’écarte légèrement les jambes, je bombe le torse, mes mains sont rassemblées derrière mon dos, à la hauteur de la taille, et je ne bouge plus.

Les trois se sont mis en demi-cercle, face à moi, et ils me regardent sévèrement, sans rien dire.

Quand on ne vous laisse d’autre choix que d’être détruit ou de résister, que pouvez-vous faire, sinon résister ?

J’ai pu évaluer plus tard que je suis resté immobiles ainsi, face à eux, pendant une bonne demi-heure. Le temps m’a paru plus long, beaucoup plus long. Ils n’ont rien dit, ils se contentaient de me regarder, souriant parfois ; de temps à autres, l’un faisait quelques pas, ou frappait dans ses mains d’un air satisfait.

La pluie s’est mise à tomber un petit peu.

Tout ce que j’ai fait, c’est de rester au repos, de les regarder, de me taire, et d’attendre, immobile, stoïque, et pourtant si  effrayé.

Qu’est-ce qu’ils vont me faire ? Et qu’est-ce qu’ils attendent pour le faire ?

*

Brusquement, le sergent a donné l’ordre de reprendre notre marche.

Et, par des chemins détournés, nous sommes repartis en direction de la « Onzième ». On fait halte, à peu de distance de l’ordinaire. Deux des gradés nous quittent.

Seul reste le sergent F… et moi.

Nous gagnons enfin la place d’armes de la compagnie d’instruction.

Devant, sous les arbres, le sergent m’ordonne de me mettre au repos.

Il est face à moi, il me regarde quelques instants, avec l’ébauche d’un sourire. Puis il me tapote mon épaule de sa large main.

Il me dit :

— Allez, vas te coucher. Bonne nuit, T…

Avant de me coucher, ma douche fut bien plus longue que nécessaire, comme si je voulais me débarrasser de je ne sais quelle souillure.

Sous les draps, je me suis endormi dans la position du fœtus, et mon sommeil fut sans rêve.

*

Jamais je n’ai avoué  à aucun de mes camarades, ni à personne ce qui s’est passé pendant cette heure. Cela m’a semblé si étrange. Était-ce une farce, ou une sorte d’épreuve que j’avais en fin de compte, réussi ?

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