34. Le masque, le bromure et les huîtres
Les années, les décennies passent, et cependant des rumeurs, plus robustes que d’autres, défient le temps. En ce jour de 1995, dans le couloir de la 11ème Compagnie, je ne peux m’empêcher de rire alors que Salani, prenant un air très sérieux, s’offense d’avoir appris qu’une quantité de bromure serait déversée régulièrement dans notre nourriture pour nous priver de tout appétit sexuel, et permettre la concentration de toute notre mâle énergie à des fins exclusivement combattantes. J’ai beau essayer de la convaincre qu’il ne s’agit que de vieilles histoires plaisantes de comiques troupiers, Salani semble rester sur ses gardes.
En un sens, c’est pourtant Salani qui a raison. Nous allons avoir droit au bromure. Mais non sous forme de complément alimentaire, mais sous forme gazeuse. Et la distribution nous en sera faite de façon tout à fait officielle.
*
Début d’après-midi. Nous battons la semelle devant le petit bâtiment NBC[1], situé non loin du terrain de sport. Le sergent Frul, un grand blond tout sec, nous contemple avec gourmandise. Ce sous-officier appelé trouve une jouissance évidente dans le fait de nous faire tourner en bourrique, et s’en cache à peine. Quand il nous pousse à bout, il ne se couvre pas des justifications moralisantes et martiales d’un F…. Frul se contente de courir sur les nerfs des appelés à l’instruction car, visiblement, cela l’amuse beaucoup.
Nous sommes en treillis, et portons à notre ceinturon la sacoche qui contient l’A.N.P., l’Appareil Normal de Protection, en clair le masque à gaz.
Le bâtiment NBC n’est rien d’autre que quatre murs, un toit, des fenêtres qui ne s’ouvrent pas, et une porte d’entrée. Le sergent Frul nous fait pénétrer à l’intérieur, nous ordonne de mettre les ANP. Bientôt, nous arborons tous des faciès de « mouches », avec les deux petits verres ronds pour les yeux, et la cartouche de filtrage devant notre bouche, qui figure assez bien la trompe de l’insecte. Les lunettes aidant, j’ai rapidement assez de buée devant les yeux pour être quasi-aveugle.
Frul tient à la main des espèces de grosses pastilles, et commence une sorte de cuisine dont je ne perçois pas les détails.
« Et allez, pleine dose de gaz bromuré », dit soudain Frul.
La mixture, fortement lacrymogène, se répand dans l’air, mais nos masques nous isolent efficacement, même si les courroies en caoutchouc nous serrent un peu la nuque. Aux ordres du sergent, nous nous déplaçons dans la pièce.
Puis le jeu se complique : nous devons nous répartir par binôme. Nous ne devons garder qu’une cartouche filtrante pour deux. Pendant que l’un retient sa respiration, l’autre profite un moment de la cartouche, puis la redonne finalement à son camarade. Malgré nos « apnées » forcées, le gaz bromuré commence à nous emplir le nez. Mes yeux s’emplissent progressivement de larmes.
Le jeu dure ainsi quelques minutes. Le temps nous paraît de plus en plus long. Mais nous sommes déjà bien dressés à obéir, et nous restons stoïques dans cette atmosphère urticante.
Désireux de se faire plaisir jusqu’au bout, Frul nous ordonne finalement d’enlever complètement nos masques à gaz, tout en restant à l’intérieur. Il nous ordonne même de respirer à pleins poumons, de courir en rond dans la pièce, même. J’éprouve un bref soulagement à me libérer de ce carcan de caoutchouc plein de buée, mais le gaz m’emplit les yeux des larmes à un point que je ne puis plus ouvrir mes paupières. Je trottine à l’aveuglette.
Le divertissement dure encore un bon moment. Frul passe de l’un à l’autre, attentif à décourager d’éventuels « apnéistes ». Il veut que nous en prenions plein les narines. Comme les autres, j’obéis. Ne voyant plus rien, je discerne la position de mes camarades par les éternuements, reniflements et grommellements divers qu’ils émettent.
J’entends soudain un ordre du sergent-chef Glier : il nous ordonne de remettre les ANP, reproche à Frul son inconséquence, et lui dit que ce genre de plaisanterie ne fait pas partie de l’instruction normale. En fin de compte, Glier nous fait sortir du bâtiment, ce que je fais à tâtons, parvenant à ouvrir un œil par intermittence.
Quand j’arrive dehors, Yannick s’approche gentiment de moi, et me fait remarquer l’abondance des « huîtres » – car mon nez, comme mes yeux coulent abondamment – que j’ai dû produire dans le masque. Nous en rions, bien que je ne puisse toujours qu’à peine ouvrir mes yeux, que Yannick me décrit comme « les plus rouges qu’il a jamais vu de sa vie ».
Glier s’approche de moi, avec un rien d’inquiétude, toujours irrité contre Frul, et me demande si ça va, car je fais partie des deux ou trois sur lesquels le gaz a fait l’effet le plus spectaculaire. Je réponds un calme « ça va bien, chef ! » qui me vaut sa fameuse et habituelle réplique : « toujours smart, T… . »
*
J’ai ris des idées de Salani sur le bromure. Je l’ai gentiment moqué sur sa croyance en de vieilles rumeurs. Ceci étant dit, après avoir reçu toute cette quantité de gaz bromuré dans les yeux et les narines, avoir versé un bon litre de larmes épaisses et m’être bien dégagé le nez grâce à ce gaz bromuré, j’ai été pris d’un doute.
Alors le soir, sous les couvertures, j’ai fait comme les autres.
J’ai vérifié si je bandais encore.
Nous nous sommes tous endormis, rassurés.
[1] Nucléaire Biologique Chimique. En clair, l’endroit où l’on se fait « gazer ».
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