64. le sous-officier blessé
Une des sections d’engagés de notre compagnie va bientôt partir pour le Balkans, plus précisément le Kosovo. C’est devant une telle nouvelle que nous, les appelés, nous mesurons ce qui nous différencie d’eux. Nous avions failli l’oublier un peu. Eux, « Ils » partent. Ils peuvent être appelés à se battre. Ils peuvent même se faire tuer.
Nous ne les plaignons pas. Peut-être même que nous les envions tout bas de connaître cette expérience personnelle de se mesurer avec le danger.
Une conférence est organisée dans la salle du cinéma pour brosser un bref tableau géostratégique de la situation sur place. Après quelques hésitations, le capitaine Perez a ordonné aux appelés de la section « Rasura » (devenue récemment « Olifan » depuis le changement de nos radars Doppler par des modèles à peine moins obsolètes) de suivre également la présentation. Nous nous exécutons en maugréant sous cape. Nous aurions préféré aller courir.
La conférence est brève. Un lieutenant prend la parole pendant la plus grande partie de la séance. Il présente un bref historique de la situation, nomme les populations en présence, informe les soldats de ce qu’ils doivent s’attendre à voir une fois sur place. Je n’écoute ces propos, intéressants du reste, car aux antipodes des sottises médiatiques dont la population est gavée, que d’une oreille. Mon attention est attirée par le jeune sous-officier qui est à droite de l’estrade, et qui n’a prit la parole que brièvement. Il vient du Kosovo, et cela se voit.
Il est sergent-chef, et ne doit pas avoir encore atteint la trentaine. Un treillis de travail neuf, bien ajusté, dévoile une silhouette athlétique. Son visage est lisse, très blanc. Il porte une paire de lunettes noires, incongrues en ces lieux. Il fait tout ce qu’il peut pour se tenir dans une sorte de repos réglementaire, alors que sa main tient une canne anglaise. Une de ses jambes semble avoir perdu toute mobilité au niveau de l’articulation du genou.
Une des réalités oubliées de la vie militaire, en cette calme France de la fin du vingtième siècle, vient de nous apparaître. Je regarde le sergent-chef du coin de l’œil. Pas un de ses traits ne cille. Je l’imagine, quelques mois auparavant, jeune sergent fringant parti avec sa section. Que lui est-il arrivé ? Balles ? Explosion d’une grenade ? Accident ? Blessure à l’arme blanche ?
Je songe aux cicatrices, à la chair boursouflée et violacée que doit dissimuler cet uniforme trop impeccable. Je n’ose supposer ce que cachent les lunettes. Ce jeune homme a-t-il encore ses deux yeux ?
Il y a en lui comme une fureur contenue. Il se tient sur l’estrade, plus virilement campé que ne doit le faire un soldat. Son visage est plus inexpressif, plus marmoréen que nécessaire. De porter avec une canne doit le gêner : il la dissimule un peu derrière lui.
Tout son être s’est réfugié dans cette apparence virile et indestructible que doit avoir un bon sous-officier. Mais à cela même, je mesure les souffrances qu’il doit endurer. Il n’a pas trente ans. Il est déjà meurtri dans sa chair. Jamais plus il ne partira sur le terrain avec ses gars.
S’il est cinéphile, il doit se souvenir du dialogue final entre Jacques Perrin mourant et Bruno Cremer à la fin du film la 317ème section de Pierre Schoendorfer :
« Quelle merde ! Quelle merde ! »
« C’est le guerre, mon lieutenant. »

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