61. Souvenirs en vrac


 




Notre vie à la compagnie d’appui a pris sa vitesse de croisière. Les journées se succèdent, entre entraînement au tir, course à pied, musculation, instructions diverses. Les semaines tendraient même à se ressembler. Pourtant, mystérieusement, ce que nous faisons n’est pas noyé dans la masse de nos activités. Chaque journée est comme un instantané où nos actes, une simple parole échangée, le plus menu fait s’engrange dans nos mémoires, et en surgira, intact, près de dix années plus tard. Comme si la vie était plus intense ici qu’ailleurs. Comme si chacun des trois cent jours de service militaire laissait son parfum particulier, comme s’il pouvait constituer en soi un récit.

*

Mai. Des journées ensoleillées sur la route, pour accumuler des kilomètres nous permettant de valider notre permis poids lourds obtenu à la « onzième ». Découvert de la Moselle, entre Sarrebourg, Fénétrange, Sarre-Union, Bitche, Phalsbourg. Au sortir de Bitche, derrière la cabine du petit « TRM », la forteresse rougeoyant sous le soleil déclinant dessine sa masse austère et superbe. Je me prends à rêver en la contemplant dans le rétroviseur,  les mains posées à plat sur le grand volant du camion. Faire partie d’un petit groupe de soldats, retranchés dans ce lieu élevé et solitaire, prendre des gardes de nuit, scruter les forêts alentours, la main héroïquement posée sur l’arme portée au côté.

Plus tard, en permission, j’écrirai un long récit à la première personne dans lequel j’imaginerai la vie d’une section recluse dans un tel endroit, partant la nuit dans la forêt affronter des créatures fantomatiques (les « Errants »). Dans ce récit, je serai lieutenant, et j’aurai parmi mes pairs un ami fidèle auxquels je donnerai les traits de Yannick.

Je songe déjà à cela alors que le petit Renault ronronne courageusement en attaquant une côte, au milieu des forêts denses du pays de Bitche.

*

Une matinée de juin.

Réveil. Tant que le rassemblement du matin n’a pas eu lieu, tout nous est désormais permis. Nous avons la liberté de nous rendre individuellement à l’ordinaire tout proche prendre notre petit déjeuner, celle de nous en abstenir, celle même de passer notre nuit à l’extérieur pourvu que nous soyons propres, rasés, et convenablement vêtus, un peu avant huit heures, devant la Compagnie d’Appui. Le sergent de semaine passe cependant annoncer le réveil, mais sa venue n’a plus la brutalité impérative qu’elle avait à la compagnie d’instruction.

Néanmoins, j’ai conservé l’habitude de me lever tôt, afin de pouvoir jouir de ce moment où je me glisse à l’extérieur du bâtiment et d’être seul, déjà vêtu de mon treillis, au milieu de cet espace encore désert. J’avale mon bol de chocolat, mon croissant et ma tartine de confiture dans un ordinaire presque vide. Souvent, Yannick est avec moi. Nous partageons cette veille tradition de Lorrains qui ne saurait concevoir de se lever après le soleil alors que le soir, nous sommes souvent déjà dans nos lits avant neuf heures.

Nous rentrons après le petit déjeuner, consultons paisiblement les ordres affichés dans le couloir, et que nous avons déjà lus la veille au soir. Ce matin, notre tenue sera short et T-shirt, et nous allons courir. L’après-midi, nous aurons une séance de tir.

Les huit heures nous trouvent rassemblés par l’ironique caporal Blanchon. Devant la tenue négligée d’un d’entre nous, il émet un « Oh Sammy ! Un fantôme » avec la voix du chien Scoubidou, puis rectifie notre alignement.

Le capitaine Perez vient d’apparaître, au volant d’une Ford Escort hors d’âge au tableau de bord a moitié dévasté. Sa grande silhouette asséchée nous considère sans aménité, et même avec un rien de mépris, avant de nous mettre tous au garde-à-vous, de baragouiner deux ou trois phrases que nous n’écoutons même pas, le regard figé droit devant nous, avant que ne retentisse le traditionnel «à la disposition des chefs de section pour l’instruction. »

Le sous-lieutenant Kinz nous salue, avec son demi sourire qui semble hésiter entre la sympathie évidente qu’il a pour nous et l’agacement que l’officier a parfois à notre encontre. Car il nous considère, nous le savons, comme des gaillards sur lesquels on peut compter, mais dont la conscience même de leur irréprochabilité conduit souvent à une certaine liberté de ton.

Notre cher Jérôme Kinz ne sera pas des nôtres aujourd’hui, de mystérieuses occupations d’officier, inaccessibles à nos entendements de simples soldats, l’appelant ailleurs. C’est le chef Douault, depuis peu affecté comme commandant en second, qui nous mènera.

Le rassemblement achevé, nous partons en petite foulée vers Rabier. Nous courrons deux heures, et j’aurai la satisfaction de terminer parmi les premiers, ayant appris au fil des semaines à doser mon effort et ainsi à aller plus loin – et finalement plus – que des camarades bien plus sportifs que moi.

*

Une autre journée de juin.

J’avais déjà repéré cet adjudant quelques semaines auparavant, alors que j’assurais la garde à « Désirier », le poste situé près de la Compagnie d’Instruction. A ce service, il n’y avait pas de revue par le Colonel, pas de treillis de parade à porter ; comme très peu de gens utilisaient le portail Désirier, il y a eu en fait peu de travail, si ce n’est qu’il fallait assurer, à partir de onze heures, le nettoyage, la « mise en place » des tables et des couverts, et enfin la « plonge » à l’ordinaire.

Ladite « plonge » consistait en fait à se poster derrière l’ouverture dans le mur par laquelle les soldats déposaient leurs plateaux une fois le repas achevé, à vider le contenu de leurs assiettes dans la poubelle, et à mettre celles-ci sur une grande machine à tapis roulant qui les lavait en un clin d’œil dans de grands jets de vapeur surchauffée.

Mon service à ce poste s’était vu prolongé d’une bonne demi-heure par une tablée de sous-officiers quadragénaires et adipeux qui s’étaient attardés à table jusqu’à plus de deux heures de l’après-midi, vidant méthodiquement les amples provisions de vin rouge qu’ils avaient constituées. Parmi eux, il y avait cet adjudant-chef aux moustaches drues et aux lunettes noires. Je le voyais manger avec ses collègues, semblant n’accorder aucune importance à l’appelé du contingent qui attendait impatiemment qu’ils aient fini leurs agapes pour terminer son service et pouvoir enfin nettoyer la salle.

Et voilà que je suis à nouveau en présence de cet adjudant-chef. Je fais partie, en ce jour, d’un petit groupe de cinq appelés de la « Rasura » chargés de déménager les meubles d’un petit bâtiment jouxtant celui de la Compagnie de Commandement et de Soutien, et qui va être probablement repeint. Ce grand escogriffe d’adjudant-chef, que je juge ridicule avec ses grosses lunettes à verres fumés, ne fait aucun effort pour nous aider – malgré sa carrure impressionnante – et se contente de nous houspiller sans ménagement, alors que nous nous démenons du mieux que nous le pouvons. Un vrai connard ! Certainement mon frère aîné doit se conduire comme cela avec les appelés !

 Quelques mois auparavant, je me serais tu. Mais je suis devenu un « ancien ». Je ne vais pas me laisser faire par cet imbécile. Mes camarades m’engagent même à réagir par leurs regards significatifs. Ne suis-je pas « celui qui peut en dire dix fois plus que les autres ne peuvent se le permettre, et sans être puni, car il sait y mettre les formes ? »

Je me lance :

« Mon adjudant-chef ?

– Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ? répond-il d’un ton rogue.

– Il y a que mes camarades et moi, nous ne sommes pas des chiens ! Vous n’avez aucune raison de nous crier après comme cela ! Nous faisons notre travail du mieux que nous pouvons. Il ne faut pas confondre soldat et esclave !

– De quoi ? De quoi ? » fait le sous-officier en s’étranglant presque de colère. Son visage devient dangereusement rouge. Tout à mon sentiment que mes récriminations sont justes, et toute à  la griserie de mon audace, je ne prends pas encore conscience du danger.

L’adjudant-chef aboie :

« Tu ferais mieux de la fermer et de retourner travailler ! »

Je parviens à regarder mon adversaire de haut – malgré mes quinze centimètres de moins – puis je me détourne avec morgue. Je me suis tu à temps, cette fois-ci encore.

*

Début juillet, et la musique rassemblée dans la salle de cinéma, pour enregistrer sa contribution à un CD consacrés aux régiments de l’armée de terre de la région Nord-Est. Trois plages nous seront consacrées : une pour la marche du régiment, une pour le réveillez-vous Picards, une enfin pour la Dama del Vento. Tous, nous achèterons ce CD, dont un exemplaire sera conservé aux archives nationales. Nous sommes d’autant plus fiers de notre contribution qu’elle sera anonyme, seul le nom du chef de musique figurant sur la pochette. Qui nous sommes, qui a joué sur ce disque, demeurera notre secret.

*

Un week-end de juillet, où nous n’avons rien de spécial à faire, mais, pour une raison inconnue, nous n’avons pas eu droit à une permission. Mes amis partent en ville. Seul, je reste dans la chambrée.

Un dimanche seul, c’est long, cependant, dans un régiment presque vide, enfermé dans une petite chambrée blanche, avec, de temps à autre, un engagé qui vient me rendre une petite visite. Un dimanche silencieux, avec juste le bruit étouffé des rares véhicules qui franchissent le portail Rabier, de l’autre côté de la place d’armes. Un dimanche à me contenter de repas froids.

Je n’ai pas emporté de livre. Quelque chose en moi veut vivre cette journée pleinement, sans distraction aucune. Être là, dans la seule compagnie de mes pensées. Utiliser ce moment pour dresser le bilan.

Il fait chaud, et l’eau que je bois à intervalles réguliers ne suffit pas à apaiser complètement ma soif. Je passe mon temps assis sur ma chaise. Parfois, je rejoins mon lit pour quelques minutes, et je me couche en chien de fusil. Parfois, je fais quelques pas, les pieds dans les nu-pieds que j’ai ramenés de chez moi.

Je n’éprouve pas de regret d’être resté seul. Au fil des heures, je me sens même de plus en plus fier heureux d’être là. D’être ce petit soldat solitaire et silencieux. Cet isolement d’une journée, j’en avais besoin, je le sens intuitivement. Ce dimanche coincé à la caserne, je l’accueille non comme une corvée, mais comme une bénédiction.

Je me dis avec amusement qu’il n’y a finalement rien, à l’armée, que je ne finisse par accepter, par comprendre, par approuver, même, moi qui suis pourtant l’esprit de contradiction incarné ! Le sergent F… m’a rendu plus fort et plus courageux, d’autres gradés m’ont apporté la confiance en moi qui me faisait défaut ; les exercices quotidiens n’ont certes pas fait de moi un athlète, mais ont rendu mon corps endurant à la fatigue et à l’effort ; les injures des cuistres m’ont rendu capable de me défendre. La tranquillité dont je jouis maintenant, je l’ai payé son juste prix. Il me sera plus facile, désormais, de savoir jouir de petites joies de l’existence.

Les heures passent, certaines longues et fastidieuses, d’autres plus exaltantes, quand mon esprit trouve à s’accrocher à quelque pensée plaisante et la décline longuement. Le jour succède à la nuit, sans que j’en aie vraiment conscience. Mes amis ne sont pas encore rentrés. Je déguste lentement mon repas froid du soir : le  pâté, la sempiternelle  boîte de thon à l’huile – combien de kilogrammes de ce poisson aurons-nous absorbé pendant le service ! – le petit fromage fondu, la compote de pommes. Je savoure cette nourriture toute simple. Je trouve plaisir à l’existence. Moi qui avais l’impression, il y a quelques mois de cela, de rentrer dans une prison,  me voici là, dans cette chambrée immaculée, dans la solitude et le silence presque absolus, et je m’y sens bien.

« Sans doute ai-je un grand caractère », me dis-je, m’amusant à me mettre à la place du Fabrice del Dongo  prisonnier dans sa tour, de la Chartreuse de Parme, et je ne peux m’empêcher de rire tout haut, ce qui attire comme par magie un caporal engagé, qui ouvre la porte et me regarde d’un drôle d’air. Je songe qu’il n’a pas une tête à être une personnage d’un roman de  Stendhal ; et si c’est là une pensée stupide et mesquine, elle ne me fait pas moins sourire. Me croyant certainement en train de perdre les pédales, le soldat referme la porte, me laissant seul avec mes comparaisons littéraires.

*

Souvenir de quatorze juillet, à Sarrebourg ; souvenir de musique bien sûr. Camions, motos, véhicules, troupes à pied du 1er R.I. défilent dans la grand rue, et nous, installés dans une artère transversale, nous jouons sans interruption pendant plus d’une demi-heure la Marche Lorraine. A un moment, l’harmonie (les saxophones et autres trompettes), épuisée, s’arrête, et ne reste plus de la Marche que l’ossature rythmique. Le chef Jorban nous considère d’un regard furibond. Qu’importe. Nous savons désormais que si la moindre fausse note est audible de l’intérieur de la fanfare, la plupart des spectateurs ne s’apercevront probablement pas de notre défaillance.

*

Fin juillet, et la départ des camarades de la « 94/10 ». Sourires, joie apparente pour dissimuler la nostalgie, le déchirement, les amitiés profondément noués et qui doivent aujourd’hui, se défaire, peut-être pour toujours. Le soir, dans les lavabos, Sébastien Leprince nous gratifie d’un numéro de transformisme étonnant. Est-ce un soldat que nous avons devant nous, où bien cette créature charmante qui chante en play-back sur du Dalida est-elle la plus délicieuse des séductrices qui s’offre à nous ? D’étranges sentiments nous agitent, face à cette femme séduisante qui n’est autre qu’un de nos camarades, et notre trouble se voit aux regards que nous échangeons. Révélant sa nature double, Leprince nous oblige à prendre conscience de celle qui gît en chacun d’entre nous. Etrange lieu pour une telle révélation.

*

Quel mois ? Quelle époque ? Les événements se succèdent, s’impriment en moi au fur et à mesure, et ne tomberont jamais dans l’oubli.

 Je compose une chanson satirique sur un  camarade, évoquant sa complaisance voyante à l’égard de tout ce qui porte un galon. « La sucette à l’aspi » est une composition qui semble déplaire à l’intéressé. Brouille minuscule. Un peu de honte de ma part, je sais que je me suis mal conduit… et ne sait trop comment lui demander pardon.

Parcours du combattant, dans l’enceinte du Régiment du Matériel. Le sous-lieutenant Kinz, à cheval sur un obstacle, tire Yannick par la ceinture pour l’aider à le franchir, mais si vigoureusement que mon camarade roule à terre et manque de basculer dans la « fosse » profonde de trois mètres. Yannick se relève comme un ressort, se précipite vers le lieutenant et s’exclame « ça ne va pas, non ? » en pointant son index sur sa tempe, se rend compte de l’incongruité de sa conduite, en rit lui-même, alors que le Kinz lui sourit d’un air penaud.

 Une marche course autour de l’étang, en rangers, au cours de laquelle l’infatigable et naïf caporal-chef Vilette se distingue. Comment un être si fort, nous demandons-nous comme à chaque fois, peut-il avoir un caractère si peu résolu, si peu apte à l’exercice de l’autorité ? Bientôt, l’armée exigera son départ.

 Satisfaction. Yannick Bomeau et Cédric Hermont qui reçoivent des mains du sous-lieutenant Kinz la médaille de bronze de la Défense nationale, juste compensation quand on considère à quel point a tardé leur accession à la distinction de première classe.

 Ghys, un autre camarade et moi, un soir, partant admirer les Vosges du Nord depuis le point de vue de Dabo-Wangenbourg. Le Donon se profile au Sud-Ouest, éternelle point cardinal qui attirera à jamais  la boussole de mon cœur.

L’aspirant médecin, entrevu au début du service, est venu tirer au FAMAS avec nous, toujours vêtu de son treillis lamentablement pendouillant, avec ses airs irrésolus, son incapacité à ne mettre un seule balle ne serait-ce qu’à l’intérieur de la cible. Il évite soigneusement d’adresser la parole ou de croiser son regard avec l’un des vrais soldats que nous sommes, et ne répond que maladroitement à nos saluts virils et à nos sonores « Mes respects, mon Lieutenant. » Malgré son grade, il se confirme qu’il n’est rien pour moi. J’ai subi le rite, et pas lui. J’ai changé.

 Une garde à Désirier, durant laquelle je dois surveiller un hélicoptère Gazelle garé sur le terrain de football. Le pilote me recommande de ne pas m’appuyer sur le fragile engin à la structure « en nids d’abeille ». La nuit, le sous-lieutenant Kinz en personne viendra me rendre visite. Je l’accueillerai d’un sonore « Qui va là ? » à la vue du pinceau inquisiteur de sa lampe torche, et nous échangerons quelques mois dans l’agréable chaleur de la nuit.

 La fête de l’Infanterie, durant laquelle toutes les compagnies entonnent leurs chants de prédilection, à l’exception de la nôtre (Par timidité ?). Cruellement, le nouveau chef de corps, le Colonel C., demande à la cantonade si nous « avons oublié notre carnet de chant ».

Des images plus brèves entrent en mon esprit : gros camion Berliet virant sur trois roues devant nos yeux incrédules, alors qu’un lieutenant aux apparences austères nous enseigne tout ce qu’il faut savoir sur les réglages des élingues en vue de l’héliportage d’un véhicule.

Ettelbruck , Luxembourg, Patton's Remembrance Day : nous traversons la ville, jouant sans interruption, accompagnée de troupes de différents pays. Des dizaines de camescopes enregistrent notre passage. Discussion avec des soldats américains. Je sers d’interprète improvisée, bien que leur accent me déconcerte. Ils sont comme dans les films : noirs, grands, musclés, semblant remplis de toutes les certitudes imaginables. Petits échanges de pucelles régimentaires et autres colifichets. Deux camarades, après avoir admiré un Hummer, s’extasient devant une Chevrolet Caprice de la military police dont le huit cylindres tourne au ralenti. J’essaie de leur expliquer que c’est une voiture banale là-bas, aux Etats-Unis, qui fait surtout la joie des conducteurs de taxi.

Encore des souvenirs de voitures, plus rustiques celles-là. Un camarade alsacien, cet Outrech, dont j’ai partagé les émotions nocturnes lors de cette fameuse marche, quelques semaines auparavant. Nous voici ramenant depuis Lyon une des Auverlands neuves que nous sommes allées chercher en convoi. Il pleut, et les essuie-glaces ont rendus l’âme au bout de quelques kilomètres. Avec des lanières de sacs à dos, nous avons improvisé un système de balayage manuel. Nous arrivons à Sarrebourg fous de rage, mais souriant déjà en songeant que cette pénible journée de muera un jour en un agréable et amusant souvenir.

 Yannick Bomeau (Bac+2) et moi (Bac+4), réquisitionnés une journée pour coller des timbres et écrire des adresses sur des enveloppes. Nous arrivons à l’état-major, accueillis par l’ersatz de lieutenant que nous voyons prendre des photographies dans toutes les cérémonies officielles, et qui m’accueille par un mystérieux : « Ah ! Voici celui qui a un NG (Niveau Général) à deux chiffres non nuls ! »

Une brève prestation musicale pour la remise d’une fourragère, dans un de ces villages perdus et non identifiés où nous avons coutume d’être transportée. Le capitaine de la compagnie d’instruction est une femme. « Elle a des couilles » ne peut s’empêcher de souffler Philippe Gélate après qu’elle ait mis au garde-à-vous tout son petit monde, ses jeunes appelés encore craintifs que nous contemplons, nous, les anciens, avec un rien d’amusement. L’adjudant Jorban discute un peu avec elle, avec un sourire qu’on lui voit rarement quand il s’adresse à un commandant de compagnie plus conventionnel.

*

Tels sont ces menus souvenirs de caserne qui se forgent chaque jour, dont on sait, au moment même où on les vit, qu’ils vous accompagneront tout au long d’une vie, alors même qu’ils peuvent n’avoir rien de bien remarquable. Mais tout est affaire de contexte. Nous sommes jeunes et fraternels, ce qui donne à la plus paisible de nos journées l’allure d’une longue aventure.

Je profite ainsi de chaque instant, même de ces longs moments d’attente, au garde-à-vous, ou encore dans la chambrée en attendant que les ordres viennent. Le temps passé avec mes camarades n’est jamais perdu. Le temps passé dans ce régiment est précieux. Me faut-il le répéter ? Nous sommes jeunes. Nous savons que la « quille » sera notre passage à l’âge adulte. Les moins sentimentaux avouent maintenant qu’elle sera au moins autant une source de regrets que de joie. Quitter les copains…

Mes chers copains. Départ en permission, et je les retrouverai lundi ! Et nous serons ensemble encore pour… Je compte sur mes doigts. Un peu plus de trois mois. Dans un peu plus de trois mois, tout sera terminé. Mon Dieu, si vite !

*

Nous sommes dimanche soir. Ces dernières journées ont passé comme un long rêve d’ouate, dans la chaleur humide de ma caserne. La nouvelle semaine va reprendre. Le temps peut redémarrer. Qu’il n’aille pas trop vite, cependant. Pas trop vite. Des souvenirs encore, à engranger. Minuscules, sans importance. Des choses que l’on ne relèverait même pas si elles se passaient ailleurs qu’ici. Les vivre pleinement malgré tout, de toute son âme, pour, une fois quitter ses lieux, pouvoir y revenir à jamais, y retrouver la force de mes jeunes années même lorsque des décennies se seront écoulées.

La « déprogrammation » a très bien marché, monsieur l’aspirant médecin. Encore plus que vous ne pouvez l’imaginer. Le plus vieux régiment de France et de la Chrétienté, moi qui suis si peu français et si peu chrétien, est devenu mien à jamais. L’année 1995, la plus importante de ma vie. Mes copains de « Picardie », les seuls que j’aimerai au-delà du temps, sans arrière-pensée.

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